Fri,24May2013

La tragédie du roi Abdoulaye ? Néomodernisme et Renaissance africaine dans le Sénégal contemporain

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Index de l'article
La tragédie du roi Abdoulaye ? Néomodernisme et Renaissance africaine dans le Sénégal contemporain
Les colosses et leurs prétentions colossales
Politique du néomodernisme : des spectacles de bronze et de béton
Recycler le panafricanisme et se connecter au monde
L’argument dominant : l’obscénité financière du Monument
Controverses identitaires : la religion, le genre et l’africanité
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Christophe : « À ce peuple qu’on voulut à genoux, il fallait un monument qui le mît debout ! Le voici ! Surgie ! Vigie ! » Aimé Césaire, La Tragédie du Roi Christophe

La veille des célébrations du cinquantième anniversaire de l’indépendance, le président Abdoulaye Wade a inauguré le monument de la Renaissance africaine. Construit pour rivaliser avec la statue de la Liberté, le Monument a été l’objet de multiples controverses. wadestatue

Si on peut aisément le critiquer comme un éléphant blanc supplémentaire, il trouve son sens dans le contexte plus large de l’ambitieuse politique néo moderniste et panafricaine menée par Wade. Sont également discutées ici les controverses que le Monument a suscitées, en particulier la façon dont les attributs formels de la statue sont devenus l’objet de débats à l’échelle nationale quant à sa validité ou son invalidité morale. Il faut peut-être regarder le Monument moins comme un nouveau fétiche d’État que comme le point d’articulation de débats entre des subjectivités disputées.

Depuis des mois, le débat fait rage autour du dernier des grands projets du président sénégalais Abdoulaye Wade : le monument de la Renaissance africaine 1. Les médias nationaux et internationaux ont exprimé leur effarement quant à la magnitude du projet. Conçu pour rivaliser avec la statue de la Liberté, ce monument de 52 mètres de haut, qui représente une famille africaine, se tient maintenant sur la péninsule de Dakar, le point le plus occidental de l’Afrique, allégorie de la renaissance du continent après des siècles de domination, de crise et de pauvreté. Il a été inauguré le 3 avril 2010, veille de la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance du pays, au cours d’une cérémonie qui a rassemblé une vingtaine de chefs d’État africains et Jean Ping, le président de la commission de l’Union africaine.

Au cours de cette cérémonie, la compagnie théâtrale nationale a donné une représentation de La Tragédie du Roi Christophe, une pièce d’Aimé Césaire (1963) qui traite des folies politiques d’un dictateur postcolonial. La représentation, jugée trop longue, a été interrompue pour passer à la cérémonie proprement dite.

Dans sa célèbre analyse de l’esthétique postcoloniale de la vulgarité, Mbembe décrit la postcolonie comme « une pluralité chaotique » mais il la caractérise aussi comme dotée « d’une cohérence interne, de systèmes de signes bien à elle, de manières propres de fabriquer des simulacres 2 ». Le monument de la Renaissance africaine est de fait un énorme simulacre. En incarnant une idéologie qui s’est largement diffusée sur le continent dans les années 1950, cette statue recycle le panafricanisme d’un vétéran octogénaire du modernisme.

Monument dressé aux dix années de pouvoir de Wade, la statue donne chair à la prétention de celui-ci à être le primus inter pares des gouvernants africains. Le Monument est un fétiche postcolonial par excellence – par une sorte de magie, il vise non seulement à marquer la transformation du continent, mais bien à susciter cette transformation, une transformation à sa mesure : colossale.

Cependant, si ce simulacre monumental témoigne bien d’un « art spécifique de la démesure » que Mbembe identifie comme typique des régimes postcoloniaux 3, c’est précisément cet excès qui n’en finit pas de faire débat dans la sphère publique sénégalaise.

Les controverses à propos du Monument ont en effet mobilisé les Sénégalais à travers tout le pays et au-delà : lors de discussions aux coins des rues, dans les cars rapides, dans les journaux nationaux et sur les sites Web transnationaux.

Face à cette contestation, le Président a lancé des initiatives pour défendre sa légitimité. Des réunions d’explication ont été organisées au bénéfice des intellectuels mais aussi des habitants du quartier où la statue est construite. Un numéro spécial du quotidien d’État, Le Soleil, a été publié pour « informer » la population 4. De bien des façons, le Monument est un fétiche à la puissance duquel les sujets de l’État sont appelés à croire. Dans le présent article, tout en analysant le Monument comme un fétiche, une nouvelle idole étatique, nous le traitons comme un écran sur lequel différents segments de la population projettent leurs préoccupations politiques et morales contradictoires. Après une discussion rapide autour du Monument lui-même, de son histoire et de sa conception, nous discuterons le sens donné au projet par le président Wade, avant de présenter les principales controverses qu’il a suscitées dans le débat public.



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